Publié dans Sri Lanka 2012

Jour 5 – De l’indescriptible à l’insoutenable

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Ce matin c’est la frénésie totale à la Mission. Aujourd’hui a lieu l’ouverture officielle d’un Hôtel haut-de-gamme dans lequel Janaka est partenaire et directeur. Toute la famille se met sur son 31, ainsi que quatre volontaires qui portent le vêtement traditionnel sri lankais. Nous, les autres volontaires délaissés, iront travailler.

En matinée, j’accompagne la famille du Qatar au Senehala Girls Orphanage. Je décide d’utiliser mon iPad pour enseigner l’alphabet à quelques grandes filles. Après une heure, on laisse l’alphabet pour faire quelques jeux sur l’iPad. On rejoint Angela et ses filles pour une activité de peinture sur carton. Je leur dessine des animaux, arbres, etc. qu’elle peignent ensuite.

Pushpa (15 ans) m’enfile de peine et de misère deux bracelets au poignet et me dit: « You are my friend, ok? Une autre dont j’oublie le nom, me demande d’être sa mère… Le coeur vous tombe en miettes. Elles se collent sur vous, vous prennent la main, elles sentent pas toujours bon, elles ont des poux, mais il ne viendrait pas à l’idée d’aucun volontaire de les repousser. Ce serait comme arracher un croûton de pain des mains de quelqu’un qui n’a pas mangé depuis des semaines.

Nous revenons épuisés émotionnellement et mentalement après 2 heures trente de travail. Pause lunch jusqu’à 14h30. Les assignations d’après-midi se terminent généralement à 16h. Je me disais la semaine dernière que le nombre d’heures travaillées n’était pas très important. Toutes ces heures d’intenses émotions, sous l’adrénaline, vous épuisent en un rien de temps. La solution serait de devenir insensible à ce que l’on voie.

Il pleut sans cesse depuis le matin. Maja, Nick (England) et moi nous faisons conduire en tuk-tuk par Siri au Ruhuna Children’s Home (orphanage). Martin nous accompagne pour effectuer quelques travaux de menuiserie dans un bâtiment adjacent et Nick fait quelques travaux de stabilisation sur des balançoires pour les tout-petits. Pour Maja et moi, il s’agit de notre première visite au Ruhuna et aucune volontaire plus ancienne nous accompagne car elles sont occupées à l’ouverture de l’Hôtel. Nous ne connaissons pas nos tâches et les quelques 3-4 employés sur place ne parlent pas anglais.

À quelques mètres de l’entrée du Ruhuna, j’entends déjà des pleurs, des cris. Pas que quelques-uns, des dizaines. On laisse nos sandales dehors, comme il se doit. La pièce est immense (50 X 100 pieds) – peut-être plus grande que cela – subdivisée dans les coins par des enclos en béton à une hauteur d’un mètre. Ces enclos servent d’aire de jeux. À peu près au centre, se situe un îlot de travail composé d’une table à langer de 1,5 X 2 mètres et un peu en retrait, un poste d’observation vitré pour le personnel. Toute la surface de plancher est recouverte de carreaux de céramique.

Il flotte une forte odeur d’urine et d’excréments. Maja et moi errons abasourdies à travers les rangées de lits (bassinettes) d’enfants âgés entre 1 et 2,5 ans. Nous allons rejoindre une des femmes à la table à langer.

Hello, how are you?
Hello! Diapers? (couches)
No! We didn’t know we have to bring diapers! La femme nous jette un regard qui en dit long sur ce qu’elle pense de notre oubli. Maja ne le savait pas; je sais que nous avons des couches dans notre magasin pour les bébés, mais pas quand, où et combien on peut en apporter.

Avec cette pluie qui tombe en abondance et sans arrêt, nous devons jouer avec les enfants à l’intérieur dans ces enclos de béton et ils nous les amènent pour la plupart juste avec une petite culotte… pas de couche! Une autre volontaire (Vancouver, 20 ans) du New Hope Mission est là pour une première fois. Elle est secouée, tout comme nous. Maja offre son aide pour changer quelques couches.

Après quelques allers et retours à l’entrée pour prendre l’air et me ressaisir, je m’assieds par terre dans un des enclos. La petite fille qui pleure le plus, rampe vers moi, je la pose entre mes jambes.  Elle pose sa tête au creux de mon épaule et cesse de pleurer dès que je lui flatte la tête et le visage. Deux autres viennent se coller. Maja vient me rejoindre. Elle prend un gamin qui est inconsolable. Ils ont tous des galles sur la tête causées par les poux. D’autres ont des plaies sur les bras et les jambes. Pendant plus d’une heure, je joue avec une dizaine de petits qui tiennent à peine debout ou rampent. J’ai de l’urine sur mon t-shirt, du vomi sur mon pantalon. Lentement, je déplace cette petite qui est toujours assise sur moi afin que je puisse me relever et sortir de cet enclos pour aller caresser ceux et celles rester dans leur bassinette.

Ils sont près d’une centaine.

Je vais d’un lit à l’autre, éberluée, KO, j’essaie de sourire pour ne pas pleurer. Le regard de ces enfants est si profond, perturbant. J’approche la main pour caresser, le sourire se déploie instantanément; je la retire, le sourire disparait. Un gamin aux cheveux frisés (rare chez les Sri Lankais) âgé d’environ 4 à 6 ans est étendu sur le dos. Probablement le plus âgé du groupe, il ne devrait pas être là. Son regard s’illumine et son corps est secoué de spasmes dès que je lui caresse les cheveux et le visage. Il sourit de toutes ses dents et son visage est d’une grande beauté. Je réalise qu’il est atteint d’une paralysie cérébrale. Je tente de l’asseoir dans son lit, mais il retombe sur le dos. Je le maintiens donc assis quelques minutes avant de l’étendre à nouveau. Je pense que cet enfant ne peut pas pleurer.

Nous quittons vers 16h30. De retour à la Mission, Angela me demande comment a été mon premier séjour with the babies. – Nothing to say.

Je monte à ma chambre me laver et me changer. Angela et Martin viennent me rejoindre à ma terrasse pour une bonne bière… chaude. Nous discutons de l’adoption internationale qui ne semble pas du tout être encouragée au Sri Lanka. Je compte bien en discuter avec Janaka. Ils m’apprennent que le souper aura lieu au nouvel hôtel de celui-ci, départ à 18h45. Une cérémonie boudhiste s’y déroulera pour bénir l’ouverture. J’ai vraiment pas envie d’y aller, mais ce serait inconvenable pour mon hôte. Seules quelques bouchées ont été servies. Nous revenons vers 23h15, je suis affamée sans avoir envie de manger, fatiguée sans trouver le sommeil. Le singe (photo du haut) me réveille à 3h00 en sautant sur mon toit et grattant dans ma porte.

Par courriel, j’ai reçu deux bien mauvaises nouvelles: le décès subit de la mère de mon amie d’enfance, Ingrid, et un ami qui a reçu un diagnostic de cancer.

Je les porte tous les deux dans mon coeur et leur envoie mes pensées les plus réconfortantes.

Auteur :

Passionnée de voyages et de photographie

11 commentaires sur « Jour 5 – De l’indescriptible à l’insoutenable »

  1. Hello Louise,
    Ce sont ces moments forts qui font toute la richesse du voyage, qui vous marquent à tout jamais et qui vous font voir la vie autrement. Nous sommes des privilégiés et nous l’oublions trop souvent…
    Cette claque, nous l’avons prise à Phnom Penh lorsque nous sommes restés quelques temps dans l’association « Pour Un Sourire d’Enfants » qui s’occupe de sauver des enfants de la misère et de la maltraitante.
    On pense bien à toi et à eux.
    Bises des cousins de Paris !

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  2. Très chère Louise,
    Je me permets de prendre une partie de ta tristesse sur mes épaules et je t’envoie des tonnes de réconfort, que, te connaissant bien maintenant, je suis certaine que tu le partagera avec tes nouveaux amis. Ne t’en fais pas, je t’en enverrai encore. Je ne peux rien ajouter d’autre.
    Je t’aime beaucoup,
    Claire XXX

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  3. Allo Louise,

    Je ne te connaissais pas ce grand talent d’écriture et de photographe,,,
    De lire tes lignes , en pleine tempête de neige ici, ou l’on se plaint du trafic ,,
    Outch,,

    On est dont chanceux, et moi,en plus qui suis adoptée,,
    Je réalise ma chance ,!,
    Et tous nos tracas deviennent tellement futiles, a côté de ce que tu vois et décris si bien,.
    On ressens ton émotion et même si tu es loin, c’est comme si je me sentais tout près.
    Il faut que je fasse quelque chose de concret, pas capable de juste lire!!
    Bonne journée !
    Je prends l’avion demain,,je pourrai moins te lire,
    Joyeuses Fêtes !

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  4. Wow, quelle expérience… Impossible de devenir insensible à tant de souffrance! Je suis certaine que tu fais un travail du tonnerre, que tu leur donnes l’affection et le sourire dont ils ont besoin. C’est vrai qu’on n’entend pas beaucoup parler de l’adoption au Sri Lanka, et pourtant, ils sembleraient en avoir bien besoin…
    Je t’envoie de la force et du courage, mes pensées sont avec toi.
    xxxx

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  5. Chre Louise,

    Quel choc ! Oui, nous savons que ces situations insoutenables existent l et malheureusement dans plusieurs centaines d’autres endroits sur la plante. Vivre ces situations est certainement encore plus difficile – on a en t tmoin, PY et moi, dans nos diffrents voyages, de ce genre de situation. C’est terrible et comme on se sent impuissant face cette misre inhumaine.Tu es vraiment trs courageuse de faire ce voyage et nous t’envoyons nos penses les plus positives possibles.

    De plus, lors, de notre prochaine sance de yoga – normalement on nous demande de ddier quelqu’un nos penses durant la session de yoga – et bien, jeudi qui vient, on t’offre, PY et moi, notre sance de yoga. Et en faisant le « um » universel, on t’enverra encore le plus de penses positives.

    Tiens bon. Mme si tu ne peux offrir que des sourires et des caresses, c’est srement apprci.

    Bisous, Mireille et Pierre-Yves

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  6. Salut Loue,
    Je vois que tu es rentré dans la vraie réalité de la vie au Sri Lanka. Quoi dire quoi faire après cette lecture déchirante….je t’envoie et tu les partageras avec tout ce beau petit monde beaucoup beaucoup d’amour, des millions de calins et tu en prendras quelques uns au passage.

    Jude

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  7. Vraiment bouleversant ce que tu vis et ce que tu nous racontes. À la suite d’un tel témoignage, on te jure de ne pas «chialer» de la journée. On pense beaucoup à toi.
    Gaétan et Nicole

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  8. Quel tristesse pour ces enfants , je ne sais quoi te dire …… c’est là quòn se rend compte qu’on est gâté par la vie et qu’on apprécie pas toujours ,çà me touche énormément ce que tu nous racontes ,Merci beaucoup de partager avec nous ,c’est la première chose que je fais en me levant le matin ,je suis vraiment accro . Je pense à toi et t’envoies un gros calins.
    À demain xxxx

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  9. Je suis profondément touché par cette réalité que tu nous transmets Louise. Ce quotidien que tu vis là bas, nous ne le soupçonnons pas, ici… Ces enfants qui ont tant besoin d’attention, d’affection, déchirant.. Merci Louise de nous faire partager…
    Mes amitiés,
    Alain

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